Nousautres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles; nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, ⊠Ennemi mortel. Personne qui en hait une autre ou qui en est profondément haïe. Chacun y eût gardé la parole pendant vingt minutes et fût resté l'ennemi mortel de son antagoniste dans la discussion (Stendhal, Souv. égotisme, 1832,
Le20 juillet 2019 à 07:51:40 autisteConn58 a écri - page 3 - Topic La civilisation ne s'effondrera pas du 20-07-2019 07:02:13 sur les forums de jeuxvideo.com
Commentrépondre à l'angoisse toujours présente un siÚcle aprÚs que Valéry eut énoncé : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles »? D'abord et simplement par un retour à ses fondamentaux. Un territoire qui n'inclut ni le Maghreb ni la Turquie ni la partie orientale de la Russie.
Noussavons que les multinationales persuadent de nombreux dirigeants politiques de ne pas prendre au sĂ©rieux les confĂ©rences internationales sur lâenvironnement. Je suis fermement convaincue que nous devons refuser, en tant que citoyens, dâĂȘtre Ă la merci de ces sociĂ©tĂ©s. Elles peuvent ĂȘtre absolu- ment impitoyables: elles sont sans
Dela contre-utopie, Vous autres, civilisations, savez maintenant que vous ĂȘtes mortelles, Eric Essono Tsimi, Didier Alexandre, Classiques Garnier. Des milliers de livres avec la livraison chez vous en 1 jour ou en magasin avec -5% de rĂ©duction .
Ouvrage Vous autres, civilisations, savez maintenant que vous ĂȘtes mortelles. De la contre-utopie; Pages: 203 Ă 204; Collection: Ătudes de littĂ©rature des xx e et xxi e siĂšcles, n° 96; Autres informations âź ISBN: 6-9; ISSN: 2260-7498; DOI: 10.15122/isbn.978-2-406-10756-9.p.0203; Ăditeur: Classiques Garnier; Mise en ligne
Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles" Nous devons Ă un militant du CPTG la traduction d'un article d'ATTAC Italie. Il nous a paru assez pertinent pour que
IPWL. 1La journĂ©e dâĂ©tude Ă lâorigine de cette publication Ă©tait consacrĂ©e Ă une critique de la civilisation grĂ©co-romaine, comme modĂšle, implicite ou non, de toute civilisation. Ce qui impliquait en mĂȘme temps de rĂ©examiner cette notion de civilisation, utilisĂ©e aussi bien par les enseignants et chercheurs en sciences humaines et sociales â le fameux intitulĂ© langue et civilisation » des cursus â que par les mĂ©dias dâopinion, dont le fameux Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles » de Paul ValĂ©ry, dans la Crise de lâesprit 1919, fut le prĂ©lude Ă©lĂ©gant Ă The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order de Samuel P. Huntington paru en 1996. 2Il nâĂ©chappe Ă personne quâaujourdâhui employer le mot de civilisation dans lâespace mĂ©diatique est devenu problĂ©matique. On se souvient de Claude GuĂ©ant, alors ministre de lâIntĂ©rieur du gouvernement Fillon, le dimanche 5 fĂ©vrier 2012 dĂ©clarant que toutes les civilisations ne se valent pas », lors dâun Ă©niĂšme dĂ©bat mĂ©diatique sur le port du voile. Le Figaro avait alors demandĂ© Ă quelques anthropologues pourquoi ce terme Ă©tait controversĂ© au point quâils Ă©vitaient soigneusement de lâutiliser depuis 50 ans et prĂ©fĂ©raient parler de cultures. François Flahault rĂ©pondit que ce terme [de culture] Ă©tait le plus appropriĂ© » pour dĂ©signer tout ce que les gĂ©nĂ©rations humaines se transmettent les unes aux autres de maniĂšre non biologique ». Pour Marc CrĂ©pon, le terme de civilisation Ă©tait difficilement dissociable des idĂ©ologies les plus meurtriĂšres du xxe siĂšcle qui avaient une idĂ©e trĂšs prĂ©cise de la hiĂ©rarchie des civilisations et de leur diffĂ©rence de valeur. » Alfred Grosser rĂ©pliquait Ă Claude GuĂ©ant que son jugement de valeur qui laissait supposer des hiĂ©rarchies entre civilisations sous-entendait que la civilisation islamique est infĂ©rieure Ă la civilisation française. Claude GuĂ©ant sâattaquait implicitement aux musulmans de France, mais la dĂ©fense de Grosser est dĂ©sastreuse il est impossible de comparer la civilisation française, nationale, Ă une civilisation islamique, religieuse, en supposant que lâune et lâautre expressions recouvrent la moindre rĂ©alitĂ©. Maurice Godelier distinguait, Ă son tour, culture et civilisation de la façon suivante Contrairement Ă la culture », la civilisation » ne peut ĂȘtre pensĂ©e seule, car elle comporte toujours implicitement un jugement de valeur en opposition Ă un autre, plus barbare ; par exemple, dans civilisation » il y a civis, câest-Ă -dire citoyen. Il y a lâidĂ©e grecque et romaine que les civilisĂ©s sont ceux qui vivent dans les citĂ©s ou les Ătats, par opposition aux barbares qui sont nomades ou paysans. 3Nous voici arrivĂ©s au cĆur de notre sujet. Civilisation, mot rĂ©cent en français il date du xviiie s., serait Ă expliquer par son Ă©tymologie latine et donc par lâidĂ©ologie grĂ©co-romaine qui opposait la civilisation des cives urbains Ă la barbarie des nomades. On ne reprochera pas Ă Maurice Godelier harcelĂ© par un journaliste, ses approximations historiques ; on peut, au contraire, lui savoir grĂ© dâavoir rappelĂ© la place que la civilisation grĂ©co-romaine tient dans lâidĂ©ologie contemporaine. La notion de civilisation nous viendrait de lâAntiquitĂ©. Donc, pour certains, la civilisation grĂ©co-romaine serait au dĂ©but et Ă lâorigine de lâhumanitĂ© civilisĂ©e, et pour dâautres, câest dâelle que viendrait le narcissisme mĂ©prisant de la civilisation europĂ©enne. Les dĂ©buts de lâanthropologie moderne au xixe s. sont marquĂ©s par de tels jugements de valeur. Dans Ancient Society 1877, Lewis Morgan affirme que lâhumanitĂ© Ă©volue en passant par trois stades successifs la sauvagerie, la barbarie et la civilisation. Les plus civilisĂ©s Ă©taient, selon lui, les AmĂ©ricains. Les EuropĂ©ens lâĂ©taient moins car ils conservaient encore des vestiges fĂ©odaux. 4Ces commentaires autour de lâaffaire GuĂ©ant » montrent que la notion de civilisation est aussi floue quâexplosive. Notion qui de loin semble Ă©vidente, la civilisation sâĂ©parpille en sens divers quand on utilise le mot. Seul repĂšre solide, la rĂ©fĂ©rence Ă lâAntiquitĂ©. Miracle grec ou pĂ©chĂ© originel, la civilisation grĂ©co-romaine surgit dĂšs quâil est question de civilisation. 5Peut-on trouver Ă la notion de civilisation un statut Ă©pistĂ©mologique ? Nâest-elle pas dĂ©finitivement Ă©crasĂ©e sous ses origines grĂ©co-romaines ? La notion anthropologique de culture, prééminente depuis quelques dĂ©cennies, ne serait-elle pas dâun meilleur usage ? 1 F. A. Wolf, Darstellung der Althertumswissenschaft nach Begriff, Umfang, Zweck und Werth, Museum d ... 2 J. Assmann, Religion und Kulturelles GedĂ€chtnis. Zehn Studien, Munich, 2000 ; trad. anglaise Sta ... 3 C. Calame, Quâest-ce que la Mythologie grecque ?, Paris, 2015. 4 Ădition originale S. Freud, Das Unbehagen in der Kultur, Vienne, 1930. 6LâĂ©tude liminaire de Claude Calame, Civilisation et Kultur de Friedrich August Wolf Ă Sigmund Freud », propose des rĂ©ponses Ă ces questions. Chez Wolf, historien de la littĂ©rature antique initiateur de ce qui deviendra la Klassische Philologie, les Grecs se distinguent comme un peuple disposant dâune culture de lâesprit »1. Cette Kultur permet de diffĂ©rencier les Grecs, les Romains et leurs successeurs allemands des autres civilisations ». La culture grĂ©co-latine lui permet donc de classer les civilisations. De telles conceptions se retrouvent dans ce que Calame appelle de nouveaux avatars du âGrand partageâ », chez un historien des religions contemporain comme J. Assman par exemple, qui produit une opposition entre civilisation religieuse de lâĂ©crit et autres cultures religieuses orales2. Or, Calame montre que la religion des Grecs ne se laisse pas comprendre dans ce partage3. Des notions de Kultur/ civilisation » plus critiques pourraient guider la rĂ©flexion des anthropologues de lâantiquitĂ©, dans le sillage de celle que Freud a dĂ©veloppĂ©e dans son Malaise dans la civilisation, Ćuvre sur laquelle revient Claude Calame4. On peut sans doute interroger la formation de lâindividu dans la civilisation, câest-Ă -dire Ă travers des rĂ©seaux de sociabilitĂ© et de normes. Cela revient en fait Ă penser des civilisations en leur donnant, au cas par cas, un statut Ă©pistĂ©mologique dans lâanalyse des processus de fabrication de lâindividu dans une collectivitĂ©. La civilisation, dont on prĂ©tend trouver la source dans lâantiquitĂ©, fausse donc profondĂ©ment la comprĂ©hension quâon peut avoir de ces mĂȘmes mondes anciens. La notion, si lâon tient Ă la conserver, ne pourrait ĂȘtre utile que dĂ©faite, vidĂ©e de son sens Ă©volutionniste, et resĂ©mantisĂ©e dans une perspective anthropologique. 5 Voir lâĂ©tymologie de civilisation » sur le site du CNRTL Centre National de Ressources Textuell ... 7Il fallait donc reprendre la question au dĂ©but et faire lâarchĂ©ologie de la notion. Rappeler dâabord que la notion et le terme sont modernes, comme le dĂ©veloppe et le prĂ©cise Jan Blanc au dĂ©but de son article. Ce mot apparaĂźt pour la premiĂšre fois sous la plume du Marquis de Mirabeau, le pĂšre, en 17565. Il remplace civilitĂ©. Ămile Benveniste Ă©crit 6 Ămile Benveniste, ProblĂšmes de linguistique gĂ©nĂ©rale, I, Paris, 1966, p. 336-345. Pour Mirabeau, la civilisation est un procĂšs que lâon dĂ©nommait jusquâalors police », un acte tendant Ă rendre lâhomme et la sociĂ©tĂ© plus policĂ©s », lâeffort pour amener lâindividu Ă observer spontanĂ©ment les rĂšgles de la biensĂ©ance et pour transformer dans le sens dâune plus grande urbanitĂ© les mĆurs de la sociĂ©tĂ©6. 8LâEncyclopĂ©die offre un bon exemple de ce lien primordial de la notion de civilisation Ă lâantiquitĂ©. Il nây a encore que trĂšs peu dâoccurrences du mot civilisation dans lâEncyclopĂ©die de Diderot et dâAlembert. Deux usages, au sens moderne, viennent Ă lâoccasion dâune rĂ©flexion sur les Vies de Plutarque, art. Vies » et Zones tempĂ©rĂ©es » rĂ©digĂ©s par Louis de Jaucourt. Lâauteur Ă©grĂšne les hĂ©ros civilisateurs de la GrĂšce ancienne, Socrate, Solon, Lycurgue, etc. Il [Plutarque] me fait converser dĂ©licieusement dans ma retraite gaie, saine et solitaire, avec ces morts illustres, ces sages de lâantiquitĂ© rĂ©vĂ©rĂ©s comme des dieux, bienfaisans comme eux, hĂ©ros donnĂ©s Ă lâhumanitĂ© pour le bonheur des arts, des armes et de la civilisation. 9Benveniste prend acte que lâon passe dâune notion dâĂ©tat, la police des mĆurs, Ă une notion dâaction la civilisation va avec lâidĂ©e de progrĂšs moral, technique ou autre. Il nâest pas Ă©tonnant que cette mutation ait eu lieu au xviiie s. et que la notion de civilisation sâinstalle largement au xixe et dĂ©but du xxe siĂšcle, en mĂȘme temps que la colonisation qui apportait aux sauvages » les bienfaits de la civilisation ». Les Grecs et les Romains nâont rien Ă voir avec ce mot qui ne correspond ni Ă philanthropia, ni Ă humanitas, ni Ă cultus, et pas plus Ă civilis. 10Câest pourquoi dans un premier temps nous avons demandĂ© Ă plusieurs chercheurs de faire lâarchĂ©ologie de la civilisation grĂ©co-romaine », telle que nous la connaissons aujourdâhui dans les ouvrages savants comme dans les jeux vidĂ©o. 11Blaise Dufal propose une enquĂȘte sur les usages historiographiques de la notion dans un article intitulĂ© Le fantasme de la perfection originelle. La GrĂšce antique comme matrice du modĂšle civilisationnel. » Dans les manuels dâhistoire et ouvrages de vulgarisation et chez des classiques de lâhistoriographie française du xxe s., on voit que la civilisation », faute de dĂ©finition rigoureuse, nâest pas un concept scientifique. Elle produit une vision idĂ©ologique de la culture et de lâhistoire, fondĂ©e sur un fantasme de la GrĂšce antique, idĂ©alisĂ©e depuis le xviiie s. Les Grecs de lâAntiquitĂ©, dont la modernitĂ© europĂ©enne se veut lâhĂ©ritiĂšre, seraient ainsi lâorigine gĂ©niale et les exemples parfaits de la science, des arts et de la politique. 12Jan Blanc dĂ©place la question sur le terrain de lâhistoire de lâart Ă la pĂ©riode moderne. Il interroge le problĂšme de la civilisation grecque » chez Winckelman. Johann Joachim Winckelmann 1717-1768 est Ă lâorigine du miracle grec », cette vision de la civilisation grecque comme un Ăąge dâor politique, moral et artistique. Il parle certes dâAntiquitĂ© grecque et non de civilisation, le mot nâexiste pas encore au sens moderne, mais les deux livres, quâil a consacrĂ©s Ă lâAntiquitĂ© grecque, lâĂ©tudient comme un monde dont il sâagit de rendre compte des grands principes Ă travers lâĂ©tude de ses Ćuvres dâart. Câest ainsi quâil dĂ©crit la GrĂšce en faisant de sa supĂ©rioritĂ© artistique un a priori. Winckelmann commence Ă Ă©crire sur lâart antique sans avoir vu la moindre statue. Ses Ă©crits sont et resteront des constructions imaginaires, dĂ©duites de cet a priori. La GrĂšce est pour lui un mythe. La GrĂšce est, pour Winckelmann, la seule civilisation qui, dans lâhistoire, soit parvenue Ă sâarracher Ă la barbarie de la simple nature sans ĂȘtre touchĂ©e par la corruption des mĆurs, processus inhĂ©rent Ă la culture. Mais ce miracle fut Ă©phĂ©mĂšre et a disparu Ă jamais. AprĂšs la perfection de lâart classique au ve s., la GrĂšce a Ă©tĂ© entraĂźnĂ©e dans une dĂ©cadence irrĂ©versible. Lâhistoire de Winckelmann est donc tĂ©lĂ©ologique, parce quâelle pose a priori la grandeur suprĂȘme de lâart grec. Mais elle est Ă©galement eschatologique, dans la mesure oĂč le grand style » est irrĂ©mĂ©diablement perdu. La civilisation grecque » nâest pas, pour lui, une pĂ©riode » de lâhistoire mais, plutĂŽt, une utopie servant aux Modernes Ă se raconter, en construisant, dans le temps et le passĂ©, lâorigine dâune grandeur perdue dont ils ne peuvent nullement ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme les enfants ou les hĂ©ritiers, mais quâils doivent apprendre Ă regretter. La civilisation grecque telle quâelle est inventĂ©e par Winckelmann tient donc des deux acceptions modernes de cette notion. Celle dâun progrĂšs, mais qui nâest observable que dans les restes et les ruines du passĂ© et celle dâune dĂ©cadence inĂ©luctable. 13La culture ludique contemporaine permet aussi de voir le lien Ă©troit de lâantiquitĂ© Ă la notion de civilisation. Dans Alexandre et Octavien contre Bismarck et Gengis Khan. Les usages problĂ©matiques de lâAntiquitĂ© grĂ©co-romaine dans lâunivers ludique de Civilization », Emmanuelle Valette sâintĂ©resse au jeu vidĂ©o Ă succĂšs Civilization, rééditĂ© et amĂ©liorĂ© plusieurs fois depuis 1991 jusquâĂ son ultime version de 2016. La durĂ©e de son succĂšs international en fait un bon tĂ©moin de certaines idĂ©es populaires contemporaines sur la notion de civilisation. Le joueur peut choisir de dĂ©velopper une civilisation, dont les critĂšres de dĂ©finition sont dâailleurs problĂ©matiques, parmi plusieurs, sans hiĂ©rarchie a priori entre elles. Au centre du jeu, il y a lâhabiletĂ© du joueur et sa capacitĂ© Ă faire Ă©voluer sa civilisation. La victoire viendra de lâinventivitĂ© technique quâil aura su insuffler Ă celle quâil aura prise en main. Le cours du jeu suit un Ă©volutionnisme et un ethnocentrisme dĂ©complexĂ©s » puisquâune civilisation avance vers la domination mondiale Ă coup dâinventions technologiques successives, en construisant aussi de fortes et grandes citĂ©s. Si toutes les civilisations sont ainsi calquĂ©es sur un modĂšle occidental, les mondes anciens ont toutefois un lien encore plus Ă©troit Ă La civilisation. Les civilisations antiques apparaissent comme originelles » et sont permanentes dans lâoffre du jeu, comme incontournables, alors que dâautres Iroquois, Zoulous⊠sont des options qui disparaissent ou reparaissent au fil des versions. La GrĂšce et Rome disposent aussi dâun certain nombre de traits spĂ©cifiques et dâatouts technologiques discrets qui en font des civilisations dâĂ©lection pour les habituĂ©s. Par ailleurs la culture antique irrigue lâensemble du processus dâĂ©volution inventive les atouts culturels les merveilles » du monde par exemple et les innovations que peut dĂ©velopper telle ou telle civilisation choisie par le gamer » sont souvent pensĂ©s en rĂ©fĂ©rence aux langues ou cultures grecques et romaines. LâantiquitĂ© proposĂ©e nâest donc pas un monde ludique comme un autre ou un simple facteur dâexotisme elle est essentielle Ă lâimaginaire de la civilisation elle-mĂȘme. 14La civilisation grĂ©co-romaine aurait le privilĂšge dâĂȘtre la civilisation par excellence parce quelle aurait civilisĂ© lâhumanitĂ©, en ayant inventĂ© des formes culturelles devenues le patrimoine de lâhumanitĂ©, parce quâelle aurait anticipĂ© sur la modernitĂ©. Ces inventions » jusquâĂ celle de la notion mĂȘme dâ invention », sont en fait des inventions de notre modernitĂ©, comme le montrent les cinq analyses suivantes. 15Certains termes grecs prĂ©sents dans les langues modernes sont des catalyseurs dâimaginaire ; tel est le cas de lâenthousiasme », comme le montre Michel Briand, dans son article Lâinvention de lâenthousiasme poĂ©tique ». Lâenthousiasme poĂ©tique est une invention moderne, crĂ©ant une illusion rĂ©trospective. Les modernes, qui opposent improvisation inspirĂ©e et technique dâĂ©criture, attribuent aux poĂštes grecs archaĂŻques et classiques un rapport privilĂ©giĂ© avec le divin, lâinspiration ; ils auraient chantĂ©, possĂ©dĂ©s par une fureur mystique le dieu Ă©tait en eux ». Or pour les Grecs les aĂšdes Ă©taient Ă la fois aimĂ©s des Muses et artisans de vers. Une archĂ©ologie des mots enthĂ©os, enthousiasmos, sâimposait. LâenquĂȘte philologique montre que le sens dâenthĂ©os nâest pas celui quâune tradition Ă©tymologique lui donne, par une interprĂ©tation possessive â locative de lâadjectif enthĂ©os. Lâadjectif enthĂ©os peut ĂȘtre lâĂ©quivalent emphatique de theios, et signifier trĂšs divin ». Lâinspiration poĂ©tique sous lâeffet de lâintĂ©riorisation dâun souffle transcendant, par laquelle le poĂšte-prophĂšte a un dieu en lui », vient relu par lâantiquitĂ© tardive et certains modernes directement de Platon, qui a comme souvent jouĂ© avec les mots et rapprochĂ© mantis la divination de mania la folie et inventĂ© une figure du poĂ©te-prophĂšte inspirĂ©. Cette inspiration prophĂ©tique rĂ©interprĂ©tĂ©e par les nĂ©o-platoniciens se retrouve chez certains mystiques chrĂ©tiens ou au contraire chez certains critiques du paganisme. La reconstruction moderne de lâinspiration grecque oppose Ă©criture et oralitĂ© comme une alternative radicale, projetant sur lâhistoire de la poĂ©sie grecque le grand partage constitutif de la modernitĂ© depuis lâĂąge romantique. 16La notion de personne charrie avec elle tout un imaginaire occidental philosophique, juridique et religieux du progrĂšs de la conscience. Florence Dupont en critique la prĂ©tendue invention par les Romains. Cette idĂ©e souvent reprise a notamment Ă©tĂ© soutenue par M. Mauss dans Une catĂ©gorie de lâesprit humain la notion de personne ». Or, le raisonnement de Mauss nâest pas une dĂ©monstration scientifique et repose sur une pensĂ©e a priori de la place dominante de Rome dans la civilisation occidentale. Sous lâapparence dâune enquĂȘte portant sur des faits sociaux, juridiques, et religieux, câest en fait principalement lâhypothĂšse dâune Ă©volution sĂ©mantique du mot persona qui sous-tend lâexposĂ© de Mauss le masque rituel » archaĂŻque des ancĂȘtres deviendrait la personne juridique » du droit romain, dĂ©finitivement inventĂ©e Ă la pĂ©riode classique. Le savant superpose en fait, dans un coup de force sĂ©mantique », les sens dâimago et de persona il nây a aucune raison probante de penser que la persona Ă©tait un masque rituel dâancĂȘtre au mĂȘme titre que lâimago. Quant Ă la notion juridique de persona, elle ne renvoie pas non plus Ă un ensemble de droits liĂ©s Ă la personne », mais plutĂŽt Ă un rĂŽle temporaire pris dans un procĂšs. La personne » ne se trouve donc pas dĂ©jĂ dans la persona, et la dynamique historique dâune invention romaine de la personne voulue par Mauss disparaĂźt du mĂȘme coup. Dâautres stratĂ©gies pour sauver lâinvention de la personne se laissent voir lâessentialisation de la notion avant toute enquĂȘte philologique prĂ©alable ou encore lâutilisation de catĂ©gories modernes prĂ©construites. Elles ne laissent pas de surprendre chez un savant de cette ampleur. Quelles sont les causes possibles de ce discours fictionnel sur lâ invention » antique, dans le contexte de travail qui a Ă©tĂ© celui de lâethnologue ? En posant cette question Florence Dupont ouvre la voie Ă une critique pragmatique du recours Ă la notion dâinvention chez les antiquisants. 17Lâhistoire de la mĂ©decine nâest pas avare non plus dâ inventions », et les Grecs, avec leur lĂ©gendaire figure dâHippocrate, ont une large part dans ce grand rĂ©cit, comme cherche Ă le montrer Vivien Longhi dans un article intitulĂ© Hippocrate a-t-il inventĂ© la mĂ©decine dâobservation ? ». Les traitĂ©s de la mĂ©decine hippocratique », par exemple ĂpidĂ©mies I-III et Pronostic, prĂ©sentent des relevĂ©s de signes pathologiques apparemment scrupuleux, oĂč le corps malade serait dotĂ© de sens par un mĂ©decin expert du pronostic. Au xviiie s., mĂ©decins et professeurs y voient les fondements de leur mĂ©decine dâobservation, fille de la clinique, alors quâil sâagit de textes largement spĂ©culatifs. Une approche pragmatique du regard mĂ©dical ancien dĂ©gagerait pourtant la mĂ©decine grecque mĂȘme, travestie par la notion moderne dâobservation. 18Dans le domaine de lâhistoire littĂ©raire sâĂ©rigent et pĂšsent encore sur les Grecs dâautres inventions ». Marie Saint-Martin, dans son article intitulĂ© Lâinvention de la tragĂ©die selon Pierre Brumoy de quelques piĂšges du relativisme » sâintĂ©resse aux rĂ©flexions modernes de P. Brumoy sur la tragĂ©die 1730. La recherche des inventeurs » du théùtre classique conduit lâauteur Ă un certain nombre dâapories ou de thĂšses paradoxales. Eschyle et HomĂšre sont aussi bien lâun que lâautre considĂ©rĂ©s comme ses inventeurs. Les auteurs Ă©piques et tragiques grecs semblent avoir toujours Ă©tĂ© aristotĂ©liciens. Si les Grecs ainsi compris sont Ă lâorigine du théùtre classique, comment expliquer alors que leurs piĂšces ne soient plus apprĂ©ciĂ©es sur la scĂšne française ? La force originelle crĂ©atrice des anciens doit ĂȘtre reprise, cultivĂ©e et amendĂ©e par les modernes. Conserver les beautĂ©s universelles des anciens, mais en gommant et lissant leur barbarie et leur brutalitĂ©. Il faut une civilisation de la civilisation premiĂšre, pourrait-on dire en jouant sur les mots. AprĂšs ce travail de polissage le lien doit se rĂ©tablir entre la civilisation grecque et les nations policĂ©es, au premier chef desquelles la nation française. Lâhistoire de lâinvention » de la tragĂ©die par les Anciens sert donc Ă unir entre elles des nations culturellement supĂ©rieures. 19La notion mĂȘme dâinvention finit par poser problĂšme, dâautant quâelle reste utilisĂ©e chez ceux-lĂ mĂȘmes qui sembleraient devoir la contester, comme le montre Anne-Gabrielle Wersinger dans Lâinvention de lâinvention archĂ©ologie ou idĂ©ologie ? ». 20En sciences humaines, on constate lâinflation des titres mentionnant le mot ambigu dâinvention. Et mĂȘme si lâanthropologie prĂ©tend en avoir fini avec les inventeurs grecs » et lâarchĂ©ologie du Miracle grec », Gernet et Vernant ne se sont pas entiĂšrement dĂ©faits dâune interprĂ©tation dĂ©miurgique et progressiste de lâhistoire. Et malgrĂ© lâautorĂ©fĂ©rentialitĂ© de lâanthropologie de Loraux ou Detienne, la critique des idĂ©ologies » rĂ©siste mal au paradigme promĂ©thĂ©en de lâinnovation, qui sâimpose dans lâinstitution de la recherche contemporaine. 21Cette derniĂšre Ă©tude notamment, en Ă©pilogue provisoire des prĂ©cĂ©dentes, montre quâil reste Ă repĂ©rer explicitement dâautres inventions », qui seraient Ă soumettre Ă une gĂ©nĂ©alogie philologique, Ă©pistĂ©mologique, historiographique, critique, en mĂȘme temps quâĂ lâĂ©tude prĂ©cise de leurs usages idĂ©ologiques les plus contemporains. Câest Ă une rĂ©flexion gĂ©nĂ©rale quâon invite ici, sur le rĂŽle accordĂ©, voire imposĂ©, aux rĂ©fĂ©rences antiques, en particulier aux notions et catĂ©gories, comme celles de civilisation et dâinvention, dans les sciences humaines et sociales, et dâautre part sur la valeur de critique radicale que peut avoir lâĂ©tude mĂȘme de lâAntiquitĂ©, pour nos catĂ©gories contemporaines les plus Ă©videntes.
CHRISTELLE ENAULT SĂ©ries d'Ă©tĂ© Les religions ne meurent jamais vraiment PubliĂ© le 22 aoĂ»t 2021 Ă 01h54 - Mis Ă jour le 24 aoĂ»t 2021 Ă 15h41 RĂ©servĂ© Ă nos abonnĂ©s RĂ©cit Les religions ne meurent jamais vraiment » 1/6. A lâinstar des civilisations, lâhistoire regorge dâexemples de cultes autrefois tout puissants puis rĂ©duits Ă nĂ©ant. Mais le phĂ©nomĂšne religieux semble, lui, toujours bien vivant. Egypte, Egypte, il ne restera de tes pratiques religieuses que des histoires et, pour tes descendants, elles seront sans crĂ©dibilitĂ©. » Cette prophĂ©tie consignĂ©e dans lâAsclĂ©pius latin â un manuscrit rĂ©digĂ© aux alentours du IVe siĂšcle, Ă lâĂ©poque oĂč lâEgypte se trouvait sous la domination de Rome â annonce en rĂ©alitĂ©, avec une implacable luciditĂ©, le devenir tragique de la plupart des religions. Alors quâelles se prĂ©sentent comme dĂ©positaires de lâĂ©ternitĂ© des mondes, elles ne sont pourtant pas Ă©ternelles. Paul ValĂ©ry lâĂ©crivait au sortir de la premiĂšre guerre mondiale Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Nous sentons quâune civilisation a la mĂȘme fragilitĂ© quâune vie. » Telle est la leçon de lâhistoire mĂȘme les empires les plus puissants â celui des Perses, celui des Romains â nâont su rĂ©sister aux assauts ou Ă lâusure du temps. Lire le reportage En Iran, sur les traces de lâEmpire perse Ce constat peut bien sĂ»r sâappliquer aux religions. A ce titre, exhumer la mĂ©moire des croyances tombĂ©es dans les oubliettes de lâhumanitĂ© rĂ©sonne comme une invitation Ă questionner nos propres certitudes. A lâĂ©poque de Babylone la superbe, joyau du dieu Mardouk, qui aurait devinĂ© que cette merveille du monde deviendrait la grande prostituĂ©e » de lâApocalypse de Jean ? Et, Ă lâĂ©poque oĂč le paganisme Ă©tait la religion officielle dâun Empire romain triomphant, qui aurait pariĂ© sur son interdiction prochaine, au profit du christianisme jadis assimilĂ© Ă une subversive superstition ? Lire aussi Paul Veyne Constantin, l'inventeur de la chrĂ©tientĂ© De fait, chaque croyant pense que sa religion ne va jamais mourir, quâelle va durer pour toujours, que ce sont les religions des autres qui vont disparaĂźtre », relĂšve lâhistorienne Anne Morelli, qui a codirigĂ©, avec Jeffrey Tyssens, un ouvrage sur ce thĂšme Quand une religion se termine⊠Facteurs politiques et sociaux de la disparition des religions, EME Editions, 312 pages, 31 euros. Or, poursuit la professeure honoraire Ă lâUniversitĂ© libre de Bruxelles, la religion est un phĂ©nomĂšne vivant. A ce titre, elle a naturellement une naissance, une phase dâĂ©panouissement et une fin. Lorsque le dĂ©clin se manifeste, des mĂ©canismes communs sont gĂ©nĂ©ralement Ă lâĆuvre ». DiscrĂšte rĂ©sistance Parmi eux, le politique joue un rĂŽle prĂ©pondĂ©rant. Il est bien Ă©vident que lorsquâil dĂ©cide de faire du christianisme sa religion personnelle, en 312, lâempereur Constantin change drastiquement le cours de lâhistoire. Un des principes pouvant expliquer la disparition dâune religion, processus complexe et multifactoriel, rĂ©side dans lâinstallation dâun nouveau mouvement qui tient progressivement lieu de pĂŽle religieux de rĂ©fĂ©rence », analyse Vincent Mahieu, docteur en histoire des religions, dans le mĂȘme livre. Les hommes se convertissent, les bĂątiments Ă©galement. Câest ainsi que le PanthĂ©on de Rome, dĂ©diĂ© autrefois Ă toutes les divinitĂ©s paĂŻennes, devient chrĂ©tien. Il vous reste de cet article Ă lire. La suite est rĂ©servĂ©e aux abonnĂ©s.
La pandĂ©mie du coronavirus souligne non seulement â lâinsoutenable lĂ©gĂšretĂ© de lâĂȘtreâ mais de notre civilisation postmoderne et postindustrielle. Est-il concevable que, malgrĂ© les progrĂšs de la mĂ©decine, nous soyons rĂ©duits Ă nous calfeutrer chez nous pour prĂ©venir la propagation de la maladie ? Que resurgissent les grandes peurs, comme celles que provoquait la peste au Moyen-Ăąge ? Grandeur et misĂšre de la condition humaine ! Les dieux ont-ils voulu punir les hommes d'avoir voulu les Ă©galer aprĂšs les avoir mis Ă mort ? L'avĂšnement d'un " Homo deus" prophĂ©tisĂ© par Shlomo Sand paraĂźt bien lointain face au cataclysme viral de dimension biblique qui frappe aujourdâhui lâhumanitĂ©. Lâhistoire nous apprend quâaprĂšs les grandes crises il nây a jamais fermeture de la parenthĂšse. Il y aura certes un jour dâaprĂšs. Mais lâampleur de la crise Ă©conomique, sociale et politique pourrait nous mener vers un monde diffĂ©rent. A cela sâajouter les risques dâune crise morale comparable Ă celle qui sâest produite aprĂšs chacune des deux guerres mondiales qui ont Ă©tĂ© un choc pour lâidĂ©e de progrĂšs et de la croyance en un monde meilleur. Il a suffi dâun grain de sable pour gripper le mĂ©canisme de notre Ă©conomie mondialisĂ©e ; plus fragile parce que plus interconnectĂ©e que par le passĂ©. Le Fond MonĂ©taire International estime mĂȘme que le coronavirus pourrait engendrer les pires consĂ©quences Ă©conomiques au niveau mondial depuis la grande crise de 1929. Cette rĂ©cession va probablement freiner le processus de mondialisation, et de libre circulation des biens. Elle risque dâexacerber la guerre Ă©conomique entre la Chine d'une part et les Etats-Unis et l'Europe d'autre part. Ces derniers voudront sans doute amoindrir leur dĂ©pendance envers la Chine en relocalisant certaines industries. Quand lâEmpire du Milieu avait le monopole de la production de la soie, il prit des mesures drastiques afin dâempĂȘcher l'exportation de ce savoir-faire, avant que des marchands italiens ne parviennent finalement Ă en dĂ©rober le secret Ă la fin du Moyen-Ăąge. Plus naĂŻf, l'Occident a permis au cours des trois derniĂšres dĂ©cennies Ă la Chine de piller ses technologies et dâaccumuler un excĂ©dent commercial colossal Ă son dĂ©triment. Donald Trump a Ă©tĂ© le premier Ă prendre la mesure de ce danger. L'Europe lui emboĂźtera-t-elle le pas ? La maitrise dont a fait preuve la Chine pour juguler lâĂ©pidĂ©mie est en tout cas un indice rĂ©vĂ©lateur du dĂ©fi grandissant que pose Ă lâOccident son modĂšle autoritaire, sa puissance Ă©conomique et ses avancĂ©es technologiques, ainsi que du dĂ©placement du centre de gravitĂ© du monde vers l'Empire du plan politique, la crise a rĂ©vĂ©lĂ© Ă la fois les limites de la gouvernance mondiale dans le cadre de l'utopie appelĂ©e " communautĂ© internationale" et des gestes de solidaritĂ© de la part de certains pays, contrastant avec le repli nationaliste et Ă©goĂŻste dâautres pays. Câest ainsi par exemple que Cuba, la Chine et la Russie ont envoyĂ© des Ă©quipes mĂ©dicales pour aider l'Italie Ă lutter contre le coronavirus, contrairement Ă ses voisins et partenaires au sein de l'Union EuropĂ©enne l'Allemagne et la France, ce qui a suscitĂ© une profonde amertume de la part des Italiens. Certes finalement les membres de lâUnion EuropĂ©enne sont parvenus Ă un accord sur un fond de soutien commun Ă lâĂ©conomie qualifiĂ© de grand jour pour la solidaritĂ© europĂ©enne » par Berlin. Il nâen reste pas moins que la pandĂ©mie qui a surtout frappĂ© lâItalie et lâEspagne montre la fracture bĂ©ante entre les pays du Nord et du Sud de lâUnion EuropĂ©enne dĂ©jĂ Ă©branlĂ©e par le Brexit. Au niveau individuel, selon Boris Cyrulnik Il y a deux catĂ©gories de gens ceux qui vont souffrir du confinement et ceux qui le vivent comme une forme de ressourcement » Provoquera-t-il chez eux un changement de valeurs, de paradigmes ? Une revalorisation dâun mode de vie dâavantage en harmonie avec soi-mĂȘme, les autres et la nature. Au niveau global y aura-t-il un monde dâavant et dâaprĂšs la catastrophe ? Une remise en question du modĂšle Ă©conomique nĂ©olibĂ©ral ? Une rĂ©affirmation de la souverainetĂ© de lâEtat et un renforcement de la compĂ©tition entre Etats, ou au contraire une prise de conscience de la nĂ©cessitĂ© dâune meilleure coopĂ©ration face aux dĂ©fis communs quâaffronte lâhumanitĂ© ? Sâajoutant au rĂ©chauffement climatique dĂ©noncĂ© par sa jeune Cassandre, la crise provoquĂ©e par le coronavirus montre en tout cas quâil y a quelque chose qui ne tourne pas rond sur notre petite planĂšte. Et les habitants desautres planĂštes de notre galaxie doivent se rĂ©jouir que les hommes n'aient pas encore inventĂ© des vaisseaux spatiaux capables d'arriver jusquâĂ reineabbas
Ambroise Paul Toussaint Jules ValĂ©ry est un Ă©crivain, poĂšte, philosophe et Ă©pistĂ©mologue français, nĂ© Ă SĂšte HĂ©rault le 30 octobre 1871 et mort Ă Paris le 20 juillet 1945. NĂ© dâun pĂšre dâorigine corse et dâune mĂšre gĂ©noise, Paul ValĂ©ry entame ses Ă©tudes Ă SĂšte alors orthographiĂ©e Cette chez les dominicains, puis au collĂšge de SĂšte et enfin au lycĂ©e de Montpellier. Il commence en 1889 des Ă©tudes de droit. Cette mĂȘme annĂ©e, il publie ses premiers vers dans la Revue maritime de Marseille. Sa poĂ©sie de cette Ă©poque sâinscrit dans la mouvance symboliste. Dans la nuit du 4 au 5 octobre 1892, il connaĂźt Ă GĂȘnes ce quâil dĂ©crit comme une grave crise existentielle. Il sort rĂ©solu Ă rĂ©pudier les idoles de la littĂ©rature, de lâamour, de lâimprĂ©cision, pour consacrer lâessentiel de son existence Ă ce quâil nomme la vie de lâesprit. En tĂ©moignent les Cahiers dans lesquels il sâastreint Ă noter toutes ses rĂ©flexions au petit matin. AprĂšs quoi, ajoute-t-il en maniĂšre de boutade, ayant consacrĂ© ces heures Ă la vie de lâesprit, je me sens le droit dâĂȘtre bĂȘte le reste de la journĂ©e. La poĂ©sie est-elle exclue pour autant de sa vie ? Non, car justement, selon ValĂ©ry, tout poĂšme nâayant pas la prĂ©cision exacte de la prose ne vaut rien ». Tout au plus a-t-il vis-Ă -vis dâelle la mĂȘme distance que Malherbe affirmant sĂ©rieusement quâun bon poĂšte nâest pas plus utile Ă lâĂtat quâun bon joueur de quilles. Quoi quâil en soit, Paul ValĂ©ry indique Ă plusieurs reprises quâil considĂšre cette nuit passĂ©e Ă GĂȘnes comme sa vĂ©ritable origine, le dĂ©but de sa vie mentale. En 1894, il sâinstalle Ă Paris, oĂč il commence Ă travailler comme rĂ©dacteur au ministĂšre de la Guerre, et oĂč il se lie avec Paul LĂ©autaud. Il reste distant de lâĂ©criture poĂ©tique pour se consacrer Ă la connaissance de soi et du monde. Depuis 1900 jusquâen 1922, secrĂ©taire particulier dâĂdouard Lebey, administrateur de lâagence Havas, il sâaffaire chaque matin aux petites heures Ă la rĂ©daction de ses Cahiers, journal intellectuel et psychologique dont lâessentiel nâest publiĂ© quâaprĂšs sa mort. En 1900, il Ă©pouse Jeannie Gobillard, une cousine germaine de Julie Manet elle mĂȘme fille de Berthe Morisot et dâEugĂšne Manet, le frĂšre dâEdouard Manet qui Ă©pouse le mĂȘme jour Ernest Rouart. Le double mariage est cĂ©lĂ©brĂ© en lâĂ©glise Saint-HonorĂ© dâEylau, dans le quartier de Passy Ă Paris. Le couple ValĂ©ry est logĂ© dans lâimmeuble construit par les parents de Julie, dans la rue de Villejust aujourdâhui, rue Paul-ValĂ©ry dont a hĂ©ritĂ© la jeune Julie alors quâelle nâavait pas dix-huit ans 1895. Le couple ValĂ©ry-Gobillard aura trois enfants et demeurera liĂ© au couple Rouart-Manet qui aura trois fils, Ă tel point que les deux familles partageront aussi leurs vacances dans la propriĂ©tĂ© Le Mesnil », achetĂ©e par Berthe Morisot et EugĂšne Manet sur les bords de Seine, en aval de Meulan, peu avant la mort dâEugĂšne 1893. Julie, unique hĂ©ritiĂšre aprĂšs le dĂ©cĂšs de Berthe en 1895, laissera les portes du Mesnil ouvertes au couple ValĂ©ry-Gobillard jusquâĂ ce que la mort les sĂ©pare. Paul ValĂ©ry suit les mardis de StĂ©phane MallarmĂ©, Rue de Rome », sĂ©minaire qui a lieu au domicile du poĂšte dont il restera lâun des plus fidĂšles disciples. En 1917, sous lâinfluence de Gide notamment, il revient Ă la poĂ©sie avec La Jeune Parque, publiĂ©e chez Gallimard. Il brise un long silenceâ avec ce poĂšme de 500 vers auquel il a consacrĂ© quelque quatre annĂ©es. Initialement, il devait Ă©crire â Ă la demande de son Ă©diteur Gallimard et de son ami AndrĂ© Gide â une prĂ©face poĂ©tique dâune trentaine de lignes pour accompagner une réédition de ses premiers poĂšmes. Mais il fut dĂ©passĂ© par le projet initial et Ă©crivit alors ce que dâaucun considĂšre comme son chef dâĆuvre le monologue intĂ©rieur dâune jeune femme en proie Ă un combat entre le corps et lâesprit, Ă©crit dans un formalisme digne de son maĂźtre MallarmĂ©. Un autre grand poĂšme suit quelques annĂ©es plus tard Le CimetiĂšre marin » 1920, puis un recueil, Charmes » 1922. Toujours influencĂ© par StĂ©phane MallarmĂ©, Paul ValĂ©ry privilĂ©gia toujours dans sa poĂ©sie la maĂźtrise formelle sur le sens et lâinspiration Mes vers ont le sens quâon leur prĂȘte ». AprĂšs la PremiĂšre Guerre mondiale, Paul ValĂ©ry devient une sorte de poĂšte officiel », immensĂ©ment cĂ©lĂšbre â peu dupe, il sâen amuse â et comblĂ© dâhonneurs. En 1924, il devient prĂ©sident du Pen Club français, puis il est Ă©lu membre de lâAcadĂ©mie française lâannĂ©e suivante. Dans le discours de rĂ©ception quâil prononce le 23 juin 1927, Paul ValĂ©ry fait lâĂ©loge dâAnatole France, son prĂ©dĂ©cesseur, sans prononcer son nom une seule fois. En 1932, il entre au conseil des musĂ©es nationaux ; en 1933, il est nommĂ© administrateur du Centre universitaire mĂ©diterranĂ©en de Nice ; en 1936, il est nommĂ© prĂ©sident de la Commission de synthĂšse de la coopĂ©ration culturelle pour lâexposition universelle ; en 1937, on crĂ©e pour lui la chaire de poĂ©tique au CollĂšge de France ; en 1939, enfin, il devient prĂ©sident dâhonneur de la SACEM. Son Ćuvre vĂ©ritable, pendant ce temps, continue toujours dans lâombre. La profondeur des rĂ©flexions quâil a Ă©mises dans des ouvrages exigeants Introduction Ă la mĂ©thode de LĂ©onard de Vinci, La soirĂ©e avec monsieur Teste, ses rĂ©flexions sur le devenir de la civilisation Regards sur le monde actuel et sa vive curiositĂ© intellectuelle en ont fait un interlocuteur de Raymond PoincarĂ©, Louis de Broglie, Henri Bergson et Albert Einstein. Sous lâOccupation, Paul ValĂ©ry, refusant de collaborer, prononce en sa qualitĂ© de secrĂ©taire de lâAcadĂ©mie française lâĂ©loge funĂšbre du juif Henri Bergson ». Cette prise de position lui vaut de perdre ce poste, comme celui dâadministrateur du Centre universitaire de Nice Centre universitaire mĂ©diterranĂ©en. Il meurt le 20 juillet 1945, quelques semaines aprĂšs la fin de la Seconde Guerre mondiale. AprĂšs des funĂ©railles nationales Ă la demande de Charles de Gaulle, il est inhumĂ© Ă SĂšte, au cimetiĂšre marin quâil avait cĂ©lĂ©brĂ© dans un poĂšme. Les essais de ValĂ©ry traduisent ses inquiĂ©tudes sur la pĂ©rennitĂ© de la civilisation Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », lâavenir des droits de lâesprit », le rĂŽle de la littĂ©rature dans la formation, et la rĂ©troaction du progrĂšs sur lâhomme. Sa sĂ©rie VariĂ©tĂ© » I, II, III, IV, V se compose dâun autre type dâĂ©crits ceux qui lui ont Ă©tĂ© commandĂ©s et quâil nâeĂ»t sans doute, de son aveu, jamais Ă©crits de lui-mĂȘme. Ils nâen tĂ©moignent pas moins dâune profondeur dâanalyse souvent Ă©blouissante que lâon retrouve aussi dans la sĂ©rie de courts essais sur divers sujets dâactualitĂ© du XXe siĂšcle publiĂ©e sous le titre Regards sur le monde actuel Voir par exemple Notre destin et les lettres ». Sa correspondance avec AndrĂ© Gide a Ă©tĂ© publiĂ©e Ă la NRF en 2009. On retrouve dans ses Cahiers des passages de Tel quel » ainsi que des indications probablement destinĂ©es Ă faciliter leur regroupement en un seul ouvrage ou en des ouvrages ultĂ©rieurs Nombres plus subtils, Robinson, etc. Il a aussi publiĂ© LâIdĂ©e fixe ». La portĂ©e philosophique et Ă©pistĂ©mologique de lâĆuvre de ValĂ©ry est souvent mĂ©connue, peut-ĂȘtre en raison de la publication tardive de ses cahiers. Pourtant ValĂ©ry est lâun des penseurs Ă©minents du constructivisme. Le rapport que ValĂ©ry entretient avec la philosophie est singulier. Dans ses Cahiers il Ă©crit Je lis mal et avec ennui les philosophes, qui sont trop longs et dont la langue mâest antipathique. ». En effet, sâil sâinspire librement de Descartes en ce qui concerne une certaine mĂ©thode du penser », il est en revanche trĂšs critique sur le discours philosophique lui-mĂȘme. Pour ValĂ©ry, le philosophe est plus un habile sophiste, manieur de concepts, quâun artisan au service du Savoir comme lâest le scientifique. En revanche, son dĂ©sir de comprendre le monde dans sa gĂ©nĂ©ralitĂ© et jusquâau processus de la pensĂ©e lui-mĂȘme â caractĂ©ristique du philosophe â oriente fortement son travail.
Ennemi, tout ce qui dans notre vie nous nuit, joue contre nous en nous mettant en Ă©chec. Nous nâaimons pas nos ennemis et nous nous efforçons dâĂ©chapper Ă leur pouvoir. Au contraire lâalliĂ© est accueilli avec reconnaissance. Il nous apporte son aide, concourt Ă nos projets et Ă nos actions. Ces deux fonctions sont antinomiques et il nous semble naĂŻvement quâune mĂȘme chose ne peut pas ĂȘtre les deux Ă la fois. Câest que dâordinaire lâambiguĂŻtĂ© nous Ă©chappe or ce qui est en jeu dans cet Ă©noncĂ© câest prĂ©cisĂ©ment lâambiguĂŻtĂ© de notre expĂ©rience du temps. Que le temps passe vite ! » Avec le temps va tout sâen va, [âŠ] avec le temps tout fout le camp » se lamente-t-on comme si le temps Ă©tait vĂ©cu comme une malĂ©diction, un adversaire nous confrontant Ă notre impuissance et suscitant rĂ©volte, dĂ©sespoir voire ressentiment. Mais dâautres expressions attestent du contraire. Fais confiance au temps, il guĂ©rit tout » dit-on parfois. Quel est donc le statut du temps dans lâexistence humaine ? Un ennemi seulement ThĂšse ou aussi une chance, la condition de notre libertĂ© et lâoccasion de dĂ©ployer les ressources sublimes de notre humanitĂ© AntithĂšse ? Et dâoĂč vient cette ambiguĂŻtĂ© ? DĂ©pend-elle de la nature du temps ou de notre maniĂšre de nous projeter vers lui ? DĂ©passement. Avertissement La problĂ©matique nâexige pas dâaffronter la question de la nature du temps. De simples dĂ©finitions opĂ©ratoires suffisent. Il sâagit dâinterroger lâexpĂ©rience humaine du temps câest-Ă -dire notre condition dans la mesure oĂč la temporalitĂ© en constitue lâĂ©toffe. Il est donc pertinent de faire rebondir la rĂ©flexion en isolant un aspect du temps et en examinant les diffĂ©rentes maniĂšres de se situer par rapport Ă lui. Plan et idĂ©es essentielles. I LâĂ©coulement temporel. On dit que le temps passe ou sâĂ©coule. Notre expĂ©rience du temps est celle du changement des ĂȘtres et des choses. Nous nous reprĂ©sentons le temps comme un fleuve emportant tout sur son passage. Un aphorisme dâHĂ©raclite dit Tu ne te baigneras pas deux fois dans le mĂȘme fleuve ». a La fuite du temps est expĂ©rience de la finitude. Le temps nous est comptĂ©, non par un caissier mais par un bourreau. Nous sommes tous des condamnĂ©s Ă mort en sursis et chaque moment qui passe rapproche de lâĂ©chĂ©ance ultime. DâoĂč lâangoisse, compagne fidĂšle de lâexistant. b Mais câest parce que la vie est limitĂ©e, fragile quâelle a une infinie valeur. Sa puissance dâĂ©motion, son caractĂšre sacrĂ© procĂšde de sa briĂšvetĂ©. Une vie sans fin sâoublierait comme don prĂ©cieux et exposerait Ă lâennui. Câest aussi parce que la vie est menacĂ©e quâil y a une urgence de vivre câest-Ă -dire de cueillir le jour et dâagir pendant quâil est temps. Enfin le sablier qui sâĂ©coule est lâaiguillon de la crĂ©ation. HantĂ© par la caractĂšre destructeur du temps lâhomme produit des Ćuvres par lesquelles il cherche Ă se survivre. Le monument de la culture est un dĂ©fi au temps et Ă la mort. Il est selon la belle formule de Malraux un antidestin ». a La fuite du temps, câest le vieillissement, lâessoufflement de la vitalitĂ© juvĂ©nile, les offenses diverses de lâĂąge, la perte des illusions. Elle nous confronte Ă lâinexorable travail dâanĂ©antissement effectuant en nous son Ćuvre dĂ©lĂ©tĂšre. Or il y a en lâhomme une horreur de ce qui dĂ©truit. b Certes mais pour ceux qui ne se contentent pas dâĂȘtre le terrain oĂč sâeffectue la geste destructrice du temps, vieillir est lâoccasion dâacquĂ©rir de lâexpĂ©rience, de mĂ»rir et de devenir plus sage. De construire aussi, en inscrivant son effort dans une durĂ©e nous liant Ă ceux qui nous ont prĂ©cĂ©dĂ©s et Ă ceux qui nous suivront. Le temps est ici le mouvement de lâhistoire par lequel lâhumanitĂ© qui commence par nâĂȘtre rien dĂ©ploie progressivement les dispositions de sa nature. On peut donc rendre grĂące au temps dâĂȘtre la condition du perfectionnement de notre nature ThĂšse kantienne, ou de ce qui est nĂ©cessaire Ă la raison universelle pour sâincarner dans le rĂ©el ThĂšse hĂ©gĂ©lienne. II LâirrĂ©versibilitĂ© temporelle. Si lâespace peut se parcourir de A en B et de B en A, le temps a une direction. On ne peut jamais revenir en arriĂšre. Il ne se parcourt que dans un seul sens. a Ce qui a Ă©tĂ© nâest plus, dâoĂč la nostalgie des jours heureux. Ce qui est fait ne peut ĂȘtre dĂ©fait. Tous les onguents dâArabie nâeffaceront pas la tĂąche de sang qui souille la main de Lady Macbeth. DâoĂč le regret et le remords. Temps marque de mon impuissance » remarque Jules Lagneau et Nietzsche pointe dans le temps, lâadversaire qui, en enchaĂźnant lâhomme Ă un passĂ© dĂ©finitivement fixĂ©, condamne la volontĂ© Ă ne pas pouvoir tout vouloir. DâoĂč le poison du ressentiment. Ceci, oui, seul ceci est la vengeance mĂȘme le ressentiment de la volontĂ© contre le temps et son ce fut ». De La rĂ©demption. Ainsi parlait Zarathoustra. b Mais lâexpĂ©rience de cette impuissance existentielle peut conduire les hommes Ă libĂ©rer les ressources les plus sublimes de leur nature. Le pardon, par exemple, comme rĂ©demption possible de la situation dâirrĂ©versibilitĂ© » Hannah Arendt. Condition de lâhomme moderne, Pocket, p. 302. La justice comme souci de la rĂ©paration, fĂ»t-elle purement symbolique et surtout le sentiment de responsabilitĂ©. Puisquâon ne peut pas dĂ©faire ce qui a Ă©tĂ© fait, il importe de bien mesurer les consĂ©quences de ses actes et dâĂ©viter de commettre lâirrĂ©parable. a LâirrĂ©versibilitĂ©, câest aussi la fatalitĂ© de lâoubli. On est des machines Ă oublier » vitupĂšre Barbusse dans son roman Le Feu et Proust, ce grand poĂšte de lâoubli, sâobstine Ă retrouver le temps perdu. Câest que lâoubli abĂźme dans le nĂ©ant ce qui fut ; il expose Ă recommencer les erreurs passĂ©es ou Ă perdre le capital des richesses conquises par le travail des hommes, ces richesses que seules la transmission et la mĂ©moire peuvent faire fructifier. b Certes il y a une nĂ©gativitĂ© de lâoubli mais il y a aussi une positivitĂ©. La mĂ©moire est, en effet, dangereuse lorsquâelle emprisonne lâesprit dans des cadres figĂ©s, rend indisponible au prĂ©sent et Ă son imprĂ©visible nouveautĂ©, rĂ©active en permanence les blessures passĂ©es et cultive le ressentiment. Le souvenir peut ĂȘtre une plaie purulente dont le bienheureux oubli libĂšre utilement. Il est possible de vivre presque sans souvenir et de vivre heureux, comme le dĂ©montre lâanimal, mais il est impossible de vivre sans oublier. Ou plus simplement encore, il y a un degrĂ© dâinsomnie, de rumination, de sens historique qui nuit au vivant et qui finit par le dĂ©truire, quâil sâagisse dâun homme, dâune nation ou dâune civilisation » Nietzsche, ConsidĂ©rations intempestives II, Aubier Montaigne, p. 207. ValĂ©ry de mĂȘme souligne la nocivitĂ© dâune certaine culture de la mĂ©moire et de lâhistoire LâHistoire est le produit le plus dangereux que la chimie de lâintellect ait Ă©laborĂ©. Ses propriĂ©tĂ©s sont bien connues. Il fait rĂȘver, il enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagĂšre leurs rĂ©flexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au dĂ©lire des grandeurs ou Ă , celui de la persĂ©cution, et rend les nations amĂšres, superbes, insupportables et vaines » Regards sur le monde actuel, 1945. Ainsi le temps qui passe apaise les douleurs, Ă©teint les regrets et les remords. Il guĂ©rit les plaies dit la sagesse des nations. III Le temps est ce qui fait que rien ne demeure identique Ă soi. Tout devient. a Le temps est en ce sens lâennemi intime de lâhomme car celui-ci est habitĂ© par un dĂ©sir dâĂȘtre ou dâĂ©ternitĂ©. F. AlquiĂ© a montrĂ© que ce dĂ©sir prend la forme dâun refus affectif du temps, Ă lâĆuvre dans la passion Je jure de tâaimer Ă©ternellement » sâĂ©crie Juliette, ou dâun refus intellectuel du temps qui est peut-ĂȘtre la vĂ©ritĂ© de la philosophie. Le penseur platonicien fuit les ombres mouvantes de la caverne pour viser lâhorizon stable des essences Ă©ternelles. La pensĂ©e grecque oppose ainsi le monde de lâEtre au monde du devenir et enseigne que philosopher consiste Ă mourir Ă cette mort de tous les instants quâest la vie selon le principe matĂ©riel. Par la pensĂ©e, lâhomme se sent participer Ă une dimension dâĂ©ternitĂ© lâarrachant au monde du pĂ©rissable, de la finitude et de la contingence, la vie spirituelle s'expĂ©rimentant comme une victoire de tous les instants sur la mort. Spinoza se fait l'Ă©cho de ce vĂ©cu Lâesprit humain ne peut ĂȘtre absolument dĂ©truit avec les corps, mais il en subsiste quelque chose qui est Ă©ternel » Ethique, V, Prop. XXIII. Nous sentons et faisons lâĂ©preuve que nous sommes Ă©ternels » Ibid, scolie. Parce que la vĂ©ritĂ© est Ă©trangĂšre au temps, la facultĂ© permettant de la penser s'Ă©prouve elle aussi hors du temps. b Pourtant si tout demeurait identique Ă soi, lâEtre serait figĂ©. La diversitĂ©, le mouvement, la nouveautĂ©, en un mot la vie, serait immobilisĂ©e dans lâidentitĂ© de la mort. Le temps est le cadre dans lequel se dĂ©ploie la richesse crĂ©atrice de la vie et surtout il est la condition de la libertĂ©. Lâhomme nâa pas dâĂȘtre, il nâa pas la consistance ou la permanence dâune essence. Il se construit dans le temps. Le devenir est une durĂ©e concrĂšte oĂč sâinterpĂ©nĂštrent le passĂ© et lâavenir et oĂč sâinvente une personne en charge de son possible et toujours en situation de se faire autre que ce quâelle a Ă©tĂ©. IV Victoire ultime de la mort. Le temps dĂ©truit tout. Le sage meurt aussi bien que le fou » se lamente lâEcclĂ©siaste et sâil est vrai que lâhomme peut conquĂ©rir une immortalitĂ© relative en survivant dans la mĂ©moire des autres, nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles »ValĂ©ry, La Crise de lâesprit. a Cette conscience de lâĂ©ternelle caducitĂ© des choses peut ĂȘtre un principe de dĂ©couragement et de dĂ©sespoir. A quoi bon monter jusquâau soir, poser sa pierre, construire puisquâau bout du compte tous nos efforts seront rĂ©duits Ă nĂ©ant ? Kierkegaard remarquait que LâidĂ©e de la mort amĂšne peut-ĂȘtre lâesprit plus profond Ă un sentiment dâimpuissance oĂč il succombe sans ressort » Sur une tombe, in Lâexistence, PUF, p. 213. Câest le sentiment de lâabsurde et son effet dĂ©vastateur souvent. b Mais Ă lâhomme animĂ© de sĂ©rieux, la pensĂ©e de la mort donne lâexacte vitesse Ă observer dans la vie, et elle lui indique le but oĂč diriger sa course. Et nul arc ne saurait ĂȘtre tendu ni communiquer Ă la flĂšche sa vitesse comme la pensĂ©e de la mort stimule le vivant dont le sĂ©rieux tend lâĂ©nergie. Alors le sĂ©rieux sâempare de lâactuel aujourdâhui mĂȘme, il ne dĂ©daigne aucune tĂąche comme insignifiante ; il nâĂ©carte aucun moment comme trop court ; il travaille de toutes ses forces Ă plein rendement, prĂȘt cependant Ă sourire de lui-mĂȘme si son effort se prĂ©tend mĂ©ritoire devant Dieu, et prĂȘt Ă comprendre en son impuissance quâun homme nâest rien et quâen travaillant avec la derniĂšre Ă©nergie, lâon ne fait quâobtenir la vĂ©ritable occasion de sâĂ©tonner de Dieu » Ibid. Peut-on dire de maniĂšre plus sublime que la mort est le stimulant de la vie et quâil est possible de dĂ©finir une grandeur de lâhomme absurde ? Si ce nâest pas celle que professe Kierkegaard, câest Ă coup sĂ»r celle de Camus pour qui la vie est un exercice de dĂ©tachement et de passion qui consomme la splendeur et lâinutilitĂ© dâune vie dâhomme » Le mythe de Sisyphe 1942. Camus demande dâimaginer Sisyphe heureux. Je laisse Sisyphe au bas de la montagne ! On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fidĂ©litĂ© supĂ©rieure qui nie les dieux et soulĂšve les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers dĂ©sormais sans maĂźtre ne lui paraĂźt ni stĂ©rile, ni futile. Chacun des grains de cette pierre, chaque Ă©clat minĂ©ral de cette montagne pleine de nuit, Ă lui seul forme un monde. La lutte vers les sommets suffit Ă remplir un cĆur dâhomme. Il faut imaginer Sisyphe heureux ». V DĂ©passement. Le temps, dont la nature est dâailleurs pour nous une Ă©nigme, nâest en soi ni un alliĂ© ni un ennemi. Il est lâĂ©toffe de notre existence dans la mesure oĂč la maniĂšre dâĂȘtre fondamentale de lâexistant est de se projeter vers ce qui nâest pas encore en se souvenant de ce qui fut. Câest que notre Ăąme est capable de distension, disait St Augustin, de rĂ©tention du passĂ©, de protention vers lâavenir et dâattention au prĂ©sent. Dans cette capacitĂ© se joue ce que le temps a de pire et de meilleur pour nous. Mais ce qui en dĂ©cide, câest en dĂ©finitive notre maniĂšre dâĂȘtre en situation par rapport Ă lui. Lâimpatience du dĂ©sir voudrait le rĂ©trĂ©cir et pourtant il faut bien attendre que le sucre fonde. La nostalgie voudrait le retenir et pourtant inĂ©luctablement il nous Ă©loigne de ce qui fut. Son coefficient dâadversitĂ© ou de positivitĂ© nâest donc pas en lui, il est en nous car il dĂ©pend de notre folie ou de notre sagesse. Folie du dĂ©sir qui sâillimite, aspire Ă lâĂ©ternitĂ©, refuse la loi du rĂ©el car en refusant le devenir, lâirrĂ©versibilitĂ©, la finitude, on se condamne Ă consacrer son impuissance. La sagesse consiste Ă comprendre quâil nây a dâĂȘtre que de ce qui devient, que lâĂ©ternitĂ© dont nous faisons lâexpĂ©rience en tant quâĂȘtres pensants est moins la preuve de notre appartenance Ă lâintemporel quâune production propre Ă la temporalitĂ© elle-mĂȘme, qui serait capable, en lâĂȘtre humain, de projeter lâhorizon de son propre dĂ©passement » F Dastur, La mort, Essai sur la finitude, Hatier, p. 4. Il dĂ©pend donc de nous de faire de ce devenir le cadre de notre libertĂ©, de la crĂ©ation individuelle et collective, du courage dâaffirmer, mĂȘme si câest absurde, notre dignitĂ© dâhomme et lâinfinie reconnaissance dâavoir Ă©tĂ© jetĂ© dans le temps, un temps hors duquel nous ne serions sans doute rien. Conclusion La question Ă©tait de savoir si le temps est notre alliĂ© ou notre ennemi. Au terme de cette rĂ©flexion, on peut dire quâil nâest par nature ni lâun ni lâautre. Il est ce que lâhomme dĂ©cide quâil soit. Partager Marqueursdevenir, Ă©ternitĂ©, ĂȘtre, existence, finitude, irrĂ©versibilitĂ©, justice, mort, pardon, regret, remords, responsabilitĂ©, ressentiment, temporalitĂ©, temps
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